Billets d'Humeur

Les brèves (pas tant que ça !) de la mouette rieuse

avant, c’est là qu’on plaide excité: faites simple!

Je ne résiste pas à partager plus largement l’idée du « petit » mot d’au revoir que j’avais laissé à mon départ de mon dernier emploi. Il voulait, pour ceux qui lèvent un peu les yeux, résumer l’histoire commune au-delà des apparences et d’en tirer ma leçon. Je la reprends ici, pour la poser comme un marqueur de l’expérience sans le matériel spécifique des moments partagés, inutiles pour l’esprit recherché. A l’image d’un gamin espiègle qui saute dans les flaques d’eau (à mon âge ça fait du bien), laissez-moi, sauter à deux pieds dans une grande flaque de complexité, une bonne grosse comme celle que l’on m’a si souvent collée aux baskets quand il s’est agi d’installer l’organisation, la qualité, l’amélioration continue, faire bouger les lignes ou changer les habitudes :

– Mais c’est trop compliqué, tu ne peux pas faire plus simple ?

J’ai eu beau demander « mais simple, ça commence quand ? » sans obtenir de réponse, que je me la suis forgée moi-même. Simple, finalement, c’est quand le cerveau connaît déjà la réponse à la question. Dans tous les autres cas, c’est compliqué. Alors on fait quoi ?

Imaginez la scène : l’astronaute sort de la navette spatiale pour aller remplacer la pièce défectueuse. Arrivé à pied d’ouvrage, au bout de son cordon ombilical à quelques milliers de kilomètres de vide sous ses pieds – Oh zut… j’ai oublié la clé de 22 !

Il cherche à bricoler, mais se résigne. Oui, pas facile de faire de la dentelle avec des gants de boxe ! Si  bien qu’il se décide : il faut redescendre ! Comment redescendre ?… Dans la navette ?

-Non, trop facile… sur terre !

Il y en a quelques-uns qui font une drôle de tête….

Votre sourire trahit le fait que ça n’arrive pas, ça ne peut pas arriver : le risque est trop cher, voyons ! Alors, pour faire le travail avec le minimum de risques ou, au moins, de déconvenues, on prépare, on suppose : on invente, on essaie, on cherche et on recommence, on rédige des modes opératoires,  on forme, on répète, on contrôle, on imagine tout ce qui pourrait arriver comme problème  pour empêcher qu’ils n’arrivent et on prépare une parade, un plan B, pour les cas où on ne peut pas l’éliminer. On se contrôle et on s’entraîne encore, jusque dans une piscine pour « faire du semblant comme pour de vrai »…. C’est compliqué, c’est vrai,  c’est beaucoup de boulot, mais, au bout,  on a la clé de 22 ! Et quand on l’a, on se dit satisfait : c’est simple ! Mais… on le dit après, en voyant le résultat. En fait, ce n’est pas tant que ce soit « compliqué » en soi, mais, surtout, c’est fastidieux, c’est long, c’est beaucoup d’énergie. C’est beaucoup d’argent ! Ce qui voudrait donc dire que, dans compliqué, il y aurait aussi la question : est-ce que ça vaut le coup, le temps que ça prend, les efforts à faire,… ? Et en plus, ce n’est pas instantané !

En observant mon clavier d’ordinateur et en me laissant surprendre par la magie de la lettre qui s’imprime sur l’écran, d’utiliser le copier-coller pour me faciliter le travail ou mieux encore la gomme qui efface sans plucher mes ratures, je me dis que c’est simple à utiliser. Mais en cherchant à m’expliquer comment ça marche, je me résigne, très vite d’un « ouah, c’est compliqué » en me disant «  laisse cela aux spécialistes, Gérard ! ». Mais eux, se sont-ils dit c’est compliqué avant de démarrer ou se sont-ils mis dans la tête de tout faire pour avoir la clé de 22 ?

Au fait, merci les gars.

C’est à tous ces regards méfiants, tous ces discours étroits, tous ces managers embourbés dans le confort de leurs habitudes, tous ces opérateurs frileux de leurs certitudes et de leurs croyances que je pense. Ils se les sont forgées avec l’histoire qu’ils se sont racontée en vivant leur quotidien, et j’y pense, non sans une certaine tristesse pour tant de gaspillages et d’énergies perdus, tant de frustrations et de projets contrariés sans réel argument que le sentencieux c’est compliqué et tout ce qu’il contient de résignations!  Irrévérencieux pour ceux qui essayent et laconique pour ceux qui dirigent! Dirigés par la peur de l’effort à produire pour combler leur méconnaissance, impatients d’en visualiser l’image qui n’entrait pas dans leur histoire à défaut de pouvoir en disposer tout de suite, effrayés par le besoin de changer de critères de référence pour faire rentrer l’idée dans leurs croyances, ils ont balayé le tout d’un auguste revers de la main en déclenchant le couperet tranchant de la guillotine : c’est trop compliqué, Gérard,  je n’y crois pas !  Faut-il donc croire à la clé de 22 ?  Croire à la lettre du Clavier qui apparait sur l’écran ?  Croire : est-ce que c’est bien sérieux ? « Crois en Dieu, mais attache ton chameau d’abord », dit pourtant un proverbe arabe depuis des lustres…

J’en déduis qu’il y a donc deux attitudes bien différentes devant une difficulté :

– soit que la solution existe et je m’en sers parce que je la connais et que je sais l’utiliser. Disons que dans ce cas, en va considérer les choses comme simples, pour peu que le processus soit quasi instantané,

– soit que la solution n’existe pas ou que je ne la connais pas et qu’il faut l’inventer, la construire ou la rechercher et selon mes réactions habitudes, je la balaye d’un revers de la main appuyé d’un c’est trop compliqué me donnant, de surcroît, bonne conscience, du haut de ma légitimité pleine et entière parce que c’est ce que je crois et que je m’y tiens (en fait, faute de vouloir faire l’effort qu’il faudrait).

 

Certes, mais n’y aurait-il pas cette voie du milieu pour laquelle il n’y a d’ailleurs pas encore véritablement de mot. Celle où l’on pourrait attendre des regards méfiants, des discours étroits ou des managers embourbés, un timide « ça vaut le coup ? », un méthodique « combien ça coûte combien ça rapporte ? », une ouverture d’esprit timorée d’un « en quelques mots, ça marcherait comment ? » pour qu’avec leur logique de gestionnaire, leur besoin de pragmatisme qu’ils revendiquent, ils ne balayent pas d’un revers de la main appuyé d’un « je n’y crois pas » coupant qui jette, instantanément,  un discrédit sur leur propre crédibilité ou capacité de discernement voilée par l’image qu’ils ont d’eux-mêmes. En ont-ils conscience au demeurant ? Sans doute que non, sinon, ils auraient cette attitude responsable de celui qui cherche à comprendre à défaut de savoir, à utiliser à défaut de concevoir. Mais ils ont comme excuse de ne pas avoir le mot qui va bien. On va donc leur en souffler un, d’autant qu’il fait son petit bonhomme de chemin depuis qu’Apple l’illustre en proposant l’utilisation intuitive d’un clavier d’IPad ou d’IPhone. Compliqué à faire mais simple à utiliser, c’est ça la troisième voie, la Simplexité ! Autre façon plus explicite de dire « simple, mais après » !

 

Oui, c’est compliqué d’écrire tout le programme du clavier tactile, d’imaginer et de modéliser l’intuition, de construire une logique représentative de la façon de faire les choses et de les inventer! D’ailleurs on va jusqu’où dans les détails pour que juste après l’usine à gaz, on dise « bon sang, mais c’est bien sûr ! » Mais lui c’était Raymond Souplex (pour les anciens) ! On peut résumer (tu parles d’un résumé !): c’est vrai que se démerder c’est tellement plus simple et plus efficace que d’oser penser, de concevoir et de préparer pour faire : on ne perd pas de temps, c’est instantané, on fait ! D’accord, on refait souvent… Pas bien du premier coup… Oui, bon, mais avec un peu de chance….

Il faut avoir l’âme d’un prédicateur pour oser entreprendre la complexité, et on n’est pas vraiment naturellement prédisposés, nous les gens « normaux ». Alors simple, tu l’écris « saintple », comme pour bien faire comprendre que c’est un illuminé, celui qui s’y colle, comme s’il  partait en croisade pour délivrer les lieux « saintples » de la simplicité aux mains des Incroyants!

En regardant les taches qui collent à mes baskets, je me console en me disant que j’ai encore appris des choses dans cet épisode-là (tant mieux, il parait que quand un homme a fini d’apprendre il est déjà un petit peu mort, disait Proudhon !): la méprise de la complexité. Je ne savais pas qu’il était si compliqué d’oser penser différemment ! Parce que le progrès ne se fait pas dans le milieu, mais toujours sur les bords, je croyais que tout le monde savait et pensait que c’était normal ! Par définition, le progrès c’est compliqué, sinon il n’y aurait que des gagnants, non ? Eux ils disent, mais seulement quand c’est fini, c’est simple ! Et dire que le monde devient de plus en plus complexe à appréhender, à utiliser, à comprendre. Bonjour, la croisade, bonjour la Simplexité. Avant, c’est toujours là qu’on plaide excité : faites simple !

Dites, Monsieur, c’est encore long le temps que le simple pousse dans la complexité ?

 

  • Qu’est ce qui change quand on change, Maître ?
  • On accepte enfin ce qu’on refusait de penser, Disciple ?
  • Pourquoi est-ce que l’on accepte de changer, Maître ?
  • Demande aux bébés mouillés, Disciple !

 

Gérard  Leidinger

 

Posté le 15 mars 2016
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