Billets d'Humeur

Les brèves (pas tant que ça !) de la mouette rieuse

1789… Pardon : 1989, année révolutionnaire sans bruit ?

L’été et la plage sont propices à la lecture et ma replongée, 25 ans plus tard, dans celle du livre d’Hervé Serieyx, le Zéro Mépris (Intereditions) me laisse un goût troublé de gâchis et d’immobilisme qui m’invite à les partager pour ce que l’on peut y comprendre : Immobilisme parce qu’il est édité en 1989 et que le message qu’il contient est d’une telle actualité qu’il apparait que rien ou presque ne s’est passé depuis. Gâchis parce qu’il y dénonce déjà, avec ses mots et le vocabulaire de l’époque, les causes racines des bouleversements que nous diagnostiquons aujourd’hui et préconise déjà, tout aussi prémonitoire, les prescriptions médicales à mettre en œuvre pour y répondre et qui ressemblent étrangement à celles d’aujourd’hui. Pour preuve :

Cette année-là chanterait Claude François

Juste pour le souvenir du monde tel qu’il vit cette année-là: sur la place Tien-Anemen, un Chinois défie un char chinois dans une photo qui fait les unes… Voyager 2 survole Neptune et livre sa face cachée… Le mur de Berlin s’écroule, mais de l’intérieur… A Malte, Gorbatchev et Bush enterrent la guerre, froide… Les Roumains se révoltent et les Américains envahissent Panama… Quelques évènements repères sans hiérarchie ni critère de tri comme ceux de décès notoires : Dali, Sergio Leone, l’ayatollah Khomeiny, Karajan, Simenon, Samuel Beckett ou Andrei Sakahrov parmi d’autres, juste le souvenir du monde comme il vit.
En faisant un petit zoom avant, on peut y lire aussi que les mineurs de charbons soviétiques se mettent en grève pour obtenir du savon et Gorbatchev se rallie à l’économie de marché conçue sur le modèle des économies mixtes des pays européens sociaux-démocrates, mais se heurte à l’inertie des intérêts en place. En octobre, arrivée à l’ouest de milliers d’Allemands de l’est passant par Prague dans les « trains de liberté ». Exécution du dictateur Nicolae Ceausescu et de son épouse, fusillés à la suite d’un procès expéditif rendu par une cour martiale de complaisance. 1989 ! Non… 1789 ! Non… 1989.

Et dans l’entreprise, cette année-là ?
Il me suffit de citer Monsieur Serieyx dans l’introduction de son livre pour y répondre : « Zéro panne, zéro défaut, zéro stocks, zéro délais, zéro papier : l’aurons-nous entendu réciter la litanie de la qualité totale. Et à juste titre ! Il ne s’agit pas de sacrifier à un japonisme de mode, mais de reconnaître les nouvelles conditions de la concurrence mondiale qui placent dorénavant le consommateur en situation d’embarras du choix. Gare à ceux qui n’auront pas compris l’extrême importance de cette troisième révolution industrielle, rendue encore plus bouleversante par l’accélération des renouvellements technologiques ! Toutefois, faut-il vraiment s’inquiéter ? Nous avons en France de bons ingénieurs et de fins gestionnaires ; nuls doutes, qu’ils ne parviennent à trouver les solutions techniques qui permettent à nos entreprises d’atteindre les cinq zéros tant recherchés. Mais à quoi bon réaliser toutes ces prouesses si nous ne sommes pas capables d’exorciser nos démons intérieurs qui ternissent si souvent la bonne réputation que nous avons dans le monde ? Ils ont pour nom : méfiance, suffisance, esprit de clocher. Ils se traduisent par un faible effort pour comprendre les autres cultures et pour écouter réellement les attentes des clients, surtout s’ils ne sont pas hexagonaux. Ils se traduisent aussi par une médiocre capacité à travailler ensemble, à marier les différences, à s’ouvrir aux autres, à en attendre des contributions toujours plus riches. L’efficacité de nos réels talents serait considérablement multipliée si nous devenions les adeptes d’un sixième zéro ; le zéro mépris.
Et le voici déjà à l’œuvre, non seulement dans l’entreprise, mais aussi dans l’Administration, dans l’Education, dans l’ensemble de notre vie civique. Les effets heureux se font déjà sentir. Mais attention, le considérable effort de remise en cause qu’exigent de nous, non seulement l’ouverture du grand marché européen, mais aussi la mondialisation des échanges, touche à ce point tous les aspects de notre vie de citoyen et bouleverse tant nos habitudes et les types de relations qui nous unissent qu’il ne faudrait pas réduire cette mutation à une bonne intention. Il y a des moyens de mettre en œuvre des façons de faire, des démarches existantes et d’autres à inventer. Il n’est que temps, car l’enjeu du Zéro Mépris, c’est celui d’une France qui saurait rester dans la nouvelle course du monde. »

Quoi rajouter, quoi enlever, en juillet 2017 ?

Mais qu’avons-nous fait depuis ?
Force est de constater que certes les coups de butoirs technologiques et culturels successifs ont permis quelques évolutions significatives et dans le discours et dans les faits, mais les signaux forts que sont ces entreprises qui ferment encore et que le tam-tam médiatique met sur le devant de la scène avec les résistances syndicales ou partisanes associées, démontrent avec force que le chemin est long, lent, bien trop long et bien trop lent : les récentes tergiversations politiques, doutes et objections, volontés et objectifs, laissent tout autant de manifestations de marquer le pas dans le ventre mou de l’adaptation, voire de la compréhension et/ou de la volonté de devoir le faire : les résistances aux changements sonnent comme des échos aux résistances à lâcher les privilèges… il y a deux cent ans, pardon, il y a deux… mois, jusqu’au besoin d’en faire une Loi pour les élus ! Et qu’advient-il des privilèges des fonctionnaires par rapport aux autres, des départs et des conditions de retraites pour ne citer que les plus inéquitables pour une nation éprise d’égalité ? Rappelons- nous les dinosaures.

L’amertume avec la déception qu’elle exprime et qui m’anime au point de me pousser à la partager, c’est le pertinent et détaillé descriptif de ce plaidoyer pour l’adaptation au changement qui vient, quand Monsieur Serieyx cite Alphonse Allais pour expliquer la mutation managériale requise et je vous rappelle qu’au moment où il écrit, nous sommes en 1989 : « un couple change de logique quand il passe de la verticale à l’horizontale ». Ou encore, identifier et qualifier l’un des critères retenu pour nommer un cadre dans les entreprises japonaises de l’époque : l’aménité, cette capacité à accueillir les idées d’autrui… belle combinaison d’agilité et de bienveillance, non ? Et permettez-moi encore de relever cette leçon qu’il tire du constat d’Akio Morita : sur la nouvelle signification du management des hommes, et je vous re-rappelle que c’est écrit en 1989 : « la recherche permanente d’un ajustement dynamique entre des personnalités différentes qu’il convient à la fois de révéler, de libérer, de développer, et de faire interagir ensemble pour que la performance de l’organisation soit toujours plus excellente. » je ne peux que vous invitez à le lire en vous livrant encore sa façon de conclure son livre en rédigeant sa prescription médicale avec ces mots : « en fait, les outils du zéro mépris (je vous renvoie à son livre pour les détails) ne sont efficaces que si ceux qui s’en servent ont bien pris conscience des enjeux Il faut concrètement :
– que l’organisation maîtrise une complexité croissante et ce n’est possible :
. qu’en autorisant le degré d’autonomie exigé à la périphérie pour s’adapter en permanence à l’environnement,
. qu’en suscitant à l’intérieur une cohérence fondée sur l’adhésion et non une contrainte réglementaire,
. qu’en maintenant l’identité collective autour d’un noyau minimal de valeurs communes.

– que l’organisation réussisse le changement. Ce n’est pas sur un simple coup de sifflet ou par une note de service qu’une organisation peut passer :
. de la logique de l’obéissance à celle de la responsabilité,
. de la logique cartésienne à la logique systémique,
. de la logique de la pyramide à celle du réseau,
. de la logique mécaniste à la logique du vivant.

De tels changements supposent :
. Que les membres de l’organisation soient conscients de leur nécessité face aux objectifs, aient envie de les réaliser, soient mis dans des conditions -en particulier d’autonomie individuelle et de développement personnel- qui les favorisent. Et il est vrai qu’aujourd’hui dans la majorité des organisations françaises, on est si loin de ces prérequis qu’on peut légitimement se demander si notre hexagone a bien pris la mesure des défis de l’an 2000 (….)

. Que l’organisation donne un sens au travail. (….) encore faut-il que ce travail ait un contenu enrichissant, sinon il fabrique des citoyens vides, des zombies ou des clones de zombies ; que si ce travail n’est pas sans cesse menacé, sinon il produit des citoyens crispés sur leurs acquis, incapables d’évoluer tant le moindre changement semble mettre en péril cet emploi, source d’identité, source de vie. (…)
Aujourd’hui les chantiers sont nombreux et pour la plupart d’un haut degré d’urgence : rénover notre appareil éducatif, réussir notre mutation économique, moderniser l’administration, réduire les inégalités sociales, favoriser une meilleure insertion des minorités dans la vie nationale. (…) nous sommes conviés à en être les acteurs, engagés, lucides et dynamiques. »

Mais qu’avons-nous fait de ce diagnostic de 1989, Messieurs les gouvernants, dirigeants et autres influant ? Est-ce le temps d’incubation nécessaire du temps au temps ? Peut-on faire écho à ce « 1989 » avec l’avènement de Monsieur Macron et le plébiscite populaire dont il est l’espoir et le souffle d’acceptation/réclamation de changement qu’il incarne?

– qu’est-ce qui nous pousse au mépris, Maître ?
– les sentiments de supériorité et de légitimité mêlés, Disciple.
– mais s’ils sont pertinents et justes, ils peuvent refléter une certaine vérité, Maître ?
– certainement pas si ta vérité justifie des privilèges arrogants et dédaigneux, Disciple !

Gérard Leidinger

Posté le 14 juillet 2017
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