Billets d'Humeur

Les brèves (pas tant que ça !) de la mouette rieuse

Pourquoi l’eau n’a pas de fruits ?

Vous avez sans doute essayé de saisir une poignée d’eau et vous vous êtes rendu compte que sans la moindre énergie personnelle, elle se dérobe en utilisant sournoisement la vôtre. Vous avez sans doute observé que l’eau n’est pas contrariante et qu’elle n’impose jamais sa forme mais épouse à la perfection celle de son contenant : corne de buffle, coquille de noix, ornière de charrue ou chaussure abandonnée. Parfaitement. Elle n’en reste jamais prisonnière. Et s’il nous était donné d’en prendre quelques enseignements pour nous mener nous aussi parmi les circonstances que l’on rencontre en cheminant ?
A vous de jouer...


Question de personnalité
Ça ne vous aura pas échappé non plus, qu’elle se volatilise en nuages, se morcelle en bruine, se taille comme une goutte, se crispe comme un glaçon, s’amoncelle dans un abreuvoir, se constelle dans une écume, s’apaise dans un lac ou se disloque sur la falaise sans jamais se renier ni même jeter le doute sur son identité. On la reconnait. Elle a sa personnalité et l’assume. Rien ne peut la contrarier en se mettant au travers de son passage ou en cherchant à limiter sa progression. Généralement sans précipitation, juste avec entêtement et cette patience presque perpétuelle s’il était besoin, elle use, sape, ronge ou charrie pour réduire l’occlusion en sable ou la déposer en limons bien avant d’avoir eu besoin d’user de son éternité. Elle en a d’ailleurs forgé le monde en s’aidant parfois du vent.

C’est avec la même détermination, la même patience, la même perpétuité que l’eau suit son cours pour retourner, obstinée, à la mer, en se jouant encore des pentes et des talwegs, sans découragement et sans lassitude, se prenant des coups de sangs en gonflant ses flux sur des prairies qu’elle submerge ou en prenant un coup de chaud en se prélassant asséchée sur le sable ensoleillé d’un lit indéterminé. Un rocher pour la contrarier se contourne et finalement, se ronge avec le temps, une pente trop plate pour aller au plus court et on s’étale en méandres amusants, une dénivellation trop abrupte et c’est une cascade spectaculaire, une impasse comme un barrage vexant, qu’à cela ne tienne, elle s’attend, se gonfle et passe par-dessus Petitement pour commencer, elle se lie progressivement pour se simplifier la vie parce qu’à plusieurs on est plus forts, associée en se faisant filet d’eau juste avant de s’enhardir dans la cour de récréation d’une rivière apaisée sous les ombrages des aulnes qui lui font cette haie d’honneur de l’artiste montant sur scène. En s’accouplant avec celles qui veulent bien d’elle, intimement unies, et sans précaution de ce qu’il advient sur leur chemin de retour vers le futur, elle se taille de plus en plus ostensiblement un lit sur mesure dans les terres qu’elle s’asservit. On la reconnait alors sous le nom de fleuve, bien plus affirmée qu’à ses débuts, confortée par ses renforts et la cohérence exemplaire qui les assemble. Tiens vous avez remarqué, une goutte qui s’assemble avec une autre ne se distingue plus : elles se fondent l’une dans l’autre pour devenir une, certes plus grosse, mais intimes.

Question d’enthousiasme
Rien ne la contrarie, patiemment, jusqu’au plongeon final dans l’océan de ses origines. Elle se joue même des caprices du temps pour s’adapter tout aussi docilement qu’aux contrariétés du relief, qu’à cela ne tienne, en se faisant cristal pour attendre sagement la fin de l’hiver ou manteau blanc pour étaler son emprise bienveillante sur les aspérités sur lesquelles elle ne peut pas s’étaler faute de bord pour la soutenir. Elle se désintègre en vapeur pour prendre le train des nuages qui l’emporte au gré du vent pour redescendre en grêlon après avoir pris un coup de froid en changeant de wagon. Parfois, quand les cieux nous rendent les outrages à moins que ce ne soient les dieux qui se soulagent, elle s’affole et s’intensifie, non pas qu’elle soit en colère, non, aucune méchanceté derrière ses ravages, seulement la peur de ne pas savoir à ce moment-là, échapper aux dommages et aux précipitations des terres qui s’y noient en cherchant à saisir une arche de pont qui finit par céder ou voulant se hisser sur une route à portée de niveau qui se déchire à son tour par la morsure du courant. Tourmente fougueuse autant que placide impassibilité, elle sait être l’alpha et l’oméga de son incroyable matière, aussi énigmatique qu’inexplicablement indissociable de la Vie elle-même.

En regardant sous les frous-frous de ses écumes, on constate avec surprise qu’il n’y a que la surface qui s’agite comme si, non pas que le monde ne soit pas intéressant en surface, mais que son agitation n’y avait pas de sens, ni surtout, d’utilité. Et elle le fait savoir avec placidité en n’acceptant qu’il n’y ait que ses vagues qui se rident avec le vent. Comme pour le spectacle, ce n’est pas ce que l’on voit qui nous touche, mais ce qu’il en est, au fond ! C’est à la surface que le caillou fait ses ronds dans l’eau comme d’autres fond le dos rond pour absorber la contrariété, subrepticement. Elle le fait savoir d’avoir été troublée en encerclant la pénétration de l’intrus et en démultipliant le cercle à l’infini pour montrer de loin où l’ingérence s’est osée comme elle le fait pour la coupure du sillage d’un bateau qu’elle fait perdurer le temps de pouvoir le suivre à la trace en restant troublée et en déroulant une succession de vagues à contrecourant.

Question de volonté d’exister
Bien sûr elle est trop molle pour s’arcbouter sous votre poids et vous soutenir pour vous permettre de marcher sur elle, non pas qu’elle ne veuille pas le faire de temps en temps, surtout l’hiver quand elle se replie dans ses cristaux, mais d’ordinaire, elle vous invite à prendre le gué pour la traverser ou de vous donner la peine de vos mouvements pour ne pas vous laisser avoir envie de vous y attarder. L’autre monde est fait pour ça, pas le sien. En parlant de celui-là, curieuse comme mille pies, elle s’y infiltre, goulûment, par tous les pores qui lui sont ouvert pour aller voir ailleurs, dessous, si elle y est. Et elle y est ! Même attitude déterminée qu’à la surface, même docilité ou même exubérance, selon qu’elle se retrouve en concert telle une foule enthousiaste à celui de Johnny au Stade de France ou à la curiosité confidentiellement clairsemée d’une expérience d’avant-garde sans promotion ! Mais alors qu’elle artiste ! Entre les roches poncées avec amour pour lui donner ses rondeurs, ses lits sablonneux tirés comme des dunes éventées et les stalactites de la Sagrada Familia qui cherchent à rejoindre les stalagmites qu’elle façonne en y déposant ses gourmandises de calcaire glanées au fil de ses cajoleries d’avec les parois de rencontre, elle se modèle un monde du dessous aussi grandiose qu’il n’est discret, aussi énigmatique qu’il n’est fabuleux, aussi tourmenté qu’il n’est surprenant.

Enfin, s’il fallait une dernière image pour la raconter, la question troublante qui se pose est : pourquoi donc, est-elle si mouillée ? En voilà une histoire incroyable : mouillée ! De tout l’univers, c’est elle seule qui l’est et sait le faire ! Cette indescriptible sensation de moiteur spongieuse qui ruisselle quand on s’en retire ou qui donne à ce qui y entre cette inconcevable faculté d’intimité étroite, comme si elle voulait poursuivre son aptitude à l’union avec tout ce qui vient à son contact. Et elle y laisse ses traces : sur la feuille de l’arbre après la pluie, comme sur la route ou sur les cheveux, sans toutefois pouvoir y pénétrer, mais tout comme ! Elle s’installe dans les espaces laissés par les fils des vêtements ou ceux qui séparent les grains de sable ou de terre, comme pour tout noyauter et faire bien comprendre que, certes, elle n’est pas dictatoriale sur la forme, mais déterminée sur le fond à exister et être « présente » quand elle y est.

Pourquoi s’y attarder quelques minutes ? Pour méditer ce que l’on peut en apprendre d’elle pour conduire notre vie en utilisant comme elle les circonstances de rencontre, pour y adapter comme elle le chemin que l’on trace. A leur hasard, le chemin nous mène d’où l’on est parti, dans cette profonde éternité pleine de vide inconnu et indéfini d’avant notre fécondation. A leur hasard, le chemin la mène, elle, d’où elle est partie, dans cette profonde immensité pleine d’espace liquide et mou d’avant la pluie. Et nous y évanouir, chacun, à perpétuité.

– Pourquoi me donner l’eau en exemple pour conduire ma vie, Maître ?
– Parce que, comme elle, tu chemines dans les circonstances jusqu’à ta fin, Disciple !
– Pourtant la différence, c’est que moi j’ai un but qui donne du sens au jeu, Maître ?
– Mais ta vie se termine avec la fin du héros, pas celle de ton soi-disant jeu, Disciple !

Gérard Leidinger
auteur de Citoyens, prenons en main notre Vivre bien

Posté le 3 juin 2026
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