Billets d'Humeur
Les brèves (pas tant que ça !) de la mouette rieuse
Rien dans Plus ne mène à Mieux
Vous avez sans doute lu, entendu et produit vous-mêmes les commentaires, les surenchères, les analyses et les procès sur les sinistres tragédies qui endeuillent et émeuvent l’opinion au point de déstabiliser la torpeur collective dans laquelle notre mode de vie glisse insidieusement, mais toujours plus amèrement. Certes, ce n’est pas d’aujourd’hui, certes la parole s’est libérée, certes on pourrait se laisser aller à croire qu’il y en a de plus en plus, certes, s’égosiller jusqu’à devoir se résigner parce que les choses ne peuvent plus s’arranger ! Et, en plus, il y a de quoi prendre cette inclination, puisque, systématiquement, il y a quelqu’un pour renchérir, pour trouver l’angle fataliste de la condamnation, pour rajouter ce plus, lugubre et malsain, qui ne mène jamais à mieux, quoiqu’il en dise, même solennellement et même avec conviction. Le coupable. Tient, rien que déjà pour le « qualifier », parle-t-on de l’auteur des faits ou de celui qui n’a pas fait ce qu’il fallait pour l’empêcher ou encore de celui qui aurait dû faire pour que ni l’un ni l’autre ne puisse mal faire ? Et la mousse sur les moyens, la négligence, la masse, l’évidence, la responsabilité, la procédure voire la routine, est malaxée dans une immonde exacerbation dont on oublie juste que le seul coupable est celui qui a commis l’irréparable et que le reste est une usine à gaz aussi imparfaite que complexe, faite de bric et de broc pour compenser les dégâts, par pour les empêcher puisqu’on les ramasse !
Question d’objectif
Vous l’avez compris, j’ai du mal à me résoudre à suivre l’opinion qui fait du ministre au greffier le procès des moyens et des procédures, comme si, et même probablement pour le cas de cette jeune fille, on aurait peut-être mis le suspect hors d’état de nuire, mais au regard de la chronologie, et, après coup, puisque invisible ou si peu, pendant. Pour rester un instant encore sur cet angle d’analyse, qu’aurait-il dû être fait pour que le rouage, sous-entendu de dysfonctionnement, ait pu être enrayé ? Le classement sans suite de la première alerte (pourquoi l’a-t-il été) ? La réaction à la dernière plainte telle que la chronologie le rapporte (immédiate : le jour même, diligenter l’enquête dans la semaine, 6 mois c’est trop long, mais de combien ?) ? Et pourquoi cette affaire là quand 70 000 sont dans le tuyau ?
Pour preuve de la panique devant l’évidence monstrueuse de ce faisceau, l’épluchage de ces 70 000 d’ici le 15 juillet ! Pour trouver une chronologie semblable et chercher à l’éviter ? Louable, bien entendu si la démarche peut sauver une vie, ne nous en privons pas. Mais a-t-on pensé aux conséquences sur tout le reste, entre autres encours :
– Si on identifie un cas similaire et que l’on aboutisse à éviter un drame, on s’en félicitera et on en fera un mode opératoire standard ? Compatible avec le reste des affaires mises en suspens ? Quel sinistre message pour les parents de Lyhanna ! Fallait-il sa mort pour déclencher la prise de conscience et des actions ?
– Si on n’identifie pas de cas similaire et que l’agitation reste (mal)heureusement bredouille, on aura fait un état des lieux, mis en évidence les dysfonctionnements ou les approximations des procédures et on en viendra inévitablement à la remise en question des pratiques existantes et des volumes, des temps et des allocations, des objectifs, autant de mots incompatibles avec la Service Public parce que synonymes de mots grossiers comme « productivité » et « rentabilité » que l’on peut, si et seulement si on veut vraiment, décemment et raisonnablement, remplacer par des mots tout aussi explicites et indécents pour les mêmes réticents, « efficacité » et « maitrise des coûts ».
Et sans courage, ni consensus politique, l’agitation retombera en l’état et le mammouth retournera à ses routines. Comme toujours, justement !
Rien dans plus de moyens ne mènera à Mieux, sans ce changement de culture du Service Public. Ceci vaut d’ailleurs pour toute l’organisation de l’État.
Question de Société
Ce qui motive mon propos, ce n’est pas la question des objectifs, quoique, mais cette phrase que je suis obligée de formuler : le coupable est celui qui a commis les faits !
Au fil des actualités qui défilent et des investigations des journalistes qui dissèquent le suspect, on comprend que c’est un papa de deux filles, un habitant de la commune, un voisin, blanc, français (pour éviter toute échappatoire nauséabonde), sur le front duquel il n’est pas écrit « je suis un pédocriminel », qui a organisé pour ses filles des soirées pyjama comme vous et moi, qui allait chercher ses enfants à l’école et participait aux fêtes de fin d’année. Normal. Pédocriminel.
Et voilà, que l’on compte au regard d’un film hallucinant, qu’il y a 70 000 plaintes sur enfants, 70 000 potentiels papas, habitants de la commune, voisins, blancs ou pas, français ou pas qui organisent peut-être aussi des soirées pyjama, qui vont aussi chercher leurs enfants à l’école pour certains et qui participent alors aux fêtes de fin d’années. Normaux. Pédocriminels.
A ce niveau-là, ce n’est plus une statistique,c’est un fait de société. Ce n’est plus protéger nos enfants l’objectif, mais lutter contre ce fléau comme un cancer de mœurs ! Ce n’est plus un problème de moyens ou de justice qui n’est qu’un sparadrap pour calmer la douleur de la plaie, mais une maladie structurelle issue de nos modes de vie, d’illusions frustrées autant que de lâchetés inavouées dont il faut diagnostiquer où sont les métastases, faire l’ablation de celles qui sont identifiées, traiter par chimiothérapie les risques pour éviter les récidives chez tous ceux qui sont atteints et installer un plan de prévention drastique pour tous ceux qui entrent dans le monde comme on essaie de les protéger du Sida. Mais là, pas un mot, pas l’ombre d’une phrase, pas le soupçon d’un signe du mal plus profond, à croire que l’on à tous, politiques comme opinion, les yeux rivés par terre, de gêne d’être mâle ou davantage, honteux d’être soupçonnable par l’appendice entre les jambes ou pire, infâme d’être regardé comme pouvant oser imaginer pouvoir toucher à un enfant ! Normal. Pédocriminel.
Si c’est inacceptable, cela, plus que tout autre chose, qu’est-ce qui est mis en route avec autant d’empressement et d’agitation que pour le sparadrap ? Chasse au cancer de mœurs, c’est de cela que j’aimerai que le peuple se saisisse, que l’opinion et les politiques se mobilisent, si c’est effectivement inacceptable, pour faire évoluer notre glissement dans la torpeur de plus en plus amère de nos désenchantements : les pédocriminels, les viols, les féminicides, les scandales périscolaires, et autres casseurs, autant de ces cancers de mœurs que notre monde enfante. Qui s’y colle ?
Rien dans plus de moyens ne mènera à Mieux, sans ce changement de Culture de la société tout à fait incompatible avec le souci illusoire de liberté, improbable d’impunité et suicidaire d’individualité qui anime nos appétits et nos glissements huilés par l’inconsistance de nos insatisfactions de vieux enfants gâtés, amnésiques et frustrés.
A perpétuité, sans assainissement ! Mais qui s’y colle ?
Gérard Leidinger
Auteur de Clitoyens, prenons en main notre Vivre bien