Billets d'Humeur
Les brèves (pas tant que ça !) de la mouette rieuse
Bureaucratie ou l’art de se gaspiller la tranche !
Contrairement à la Nature qui confie l’ordonnancement des choses au hasard et à la nécessité, Sapiens a du s’organiser pour pouvoir retrouver ce qu’il avait rangé. Les grains de blé avec les grains de blé, les poules avec les poules, les tablettes de propriété avec les tablettes de propriété, de même pour les acquis d’impôts. Des archivistes attitrés pour le faire et des scribes compétents pour le penser, des autorités déléguées pour l’assurer : la bureaucratie est née.
Indispensable au bon ordonnancement de la croissance de la collectivité, elle s’entache d’une propension maladive à s’évertuer à faire entrer les choses dans des cases ou des tiroirs qui, trop souvent, contraignent le classement au lieu de le faciliter. A tel point point que, de nos jours, il lui est fait plus de procès que d’éloges malgré le labyrinthe astucieux qu’elle a forgé avec le temps et les myriades exponentielles d’informations qu’elle se complait de gérer, souvent, efficacement.
Pour simplifier le mille-feuilles de l’État résultat de la multiplication des pouvoirs de décision dans chaque tiroir de chaque bureau de chaque étage de chaque bâtiment de chaque famille d’information de chaque espèce de citoyen, il faudra, sans doute, s’entreprendre drastiquement, même si le silicium et Google infléchissent les mécanismes élémentaires millénaires?
Dans le pile ou face de base si simple de chaque classement dans chaque tiroir de chaque bureau, c’est très souvent la tranche le problème. L’Évolution nous a forgée à retrouver des champignons comestibles dans la forêt, pas une facture dans le tiroir d’un bureau, classée sur la tranche ! Simplifier veut donc dire, d’abord, accepter les procès contre nature au risque d’être condamnés, encore longtemps, comme les filles du roi Danaos à remplir le tonneau percé des Danaïdes pour la financer.
Le vertige de la complexité
Bien sûr l’image du classement n’est qu’une allégorie pour donner corps au problème, bien qu’elle facilite la compréhension de la complexité que représente la gestion d’une administration telle que l’État. Et ma boutade de la tranche ne se veut que celle de l’image de l’indécision, tiroir de gauche ou classeur de droite, bureau des riches ou salle commune des pauvres, d’une indétermination qui ne sait pas trancher le cas entre deux cases. Prenons un exemple louable qui me contredit en principe : réduire le nombre de régions de 22 à 13 était enfin une ambition audacieuse. Oui. Mais au lieu de réduire les coûts de fonctionnement de l’ordre des 10 milliards par an dans les 5 ans à suivre, annoncés par le secrétaire d’État à la réforme territoriale en 2014 (A. Vallimi), la cours des comptes révèle qu’ils ont, en fait, augmenté de 2 milliards d’euros entre 2015 et 2018 ! On taira les gains en termes d’efficacité et de lisibilité tant les effets sont passés inaperçus. On a donc, de fait, agrandi les trous !
Et on parle et on parle et on admet en définitive, au regard des atermoiements récurrents de la classe politique, que nous sommes au monde ceux qui versons le plus d’eau dans le tonneau, mais n’admettons pas qu’il faille boucher les trous car il y aurait encore de la viande à prendre sur l’os aux yeux de certains. A l’heure des retraites, il fallait que les acquis soient préservés, mais pas boucher les trous structurels du système ; à l’heure du « réarmement » trumpoutine, il faut choisir entre retraites et défense pour ne pas tout prendre dans la tronche, mais sans renoncer au reste en dérive chronique, jusqu’à l’heure de l’inévitable faillite, où on ira chercher les tronçonneuses dans l’urgence ou … notre Musk !!!
Le vertige de l’utilité organique
Au regard de l’exemple probant de l’action structurelle sur les régions, Il est raisonnable de penser en utilité organique des composantes du système qui est installé. Selon le principe qu’à une cause il y a un effet et un seul, une organisation repose sur l’interdépendance et la répétabilité des processus qui doivent produire les résultats attendus. Dans le cas de l’Administration, comme évoqué, on peut comprendre et on doit prendre en compte la complexité mais pas en justifier l’inaction. D’où l’importance de formaliser les « jonctions », lieu où l’interdépendance des flux matérialise le service attendu, c’est-à-dire, ce à quoi ça sert, à qui il bénéficie pour ne pas se demander moins innocemment à qui « profite » la dépense installée ? En effet, difficile de penser que les services rendus dans deux régions distinctes avant fusion ont pu (du ?) être rendus par une seule après fusion sans poser d’inconvénients aux citoyens. Si non, il y a comme une suspicion avérée dans la réalisation de l’économie d’échelle visée et des interdépendances initiales trop « aléatoires ». Que l’on ait gardé une délégation de réalisation en proximité semble être du bon sens, mais l’économie dans la fusion de la chaîne d’organisation et de management aurait du, elle, être lisible dans les coûts. Pour avoir travaillé sur ces mécanismes de simplification et de fusion, de tels résultats auraient été inadmissibles dans le secteur privé, surtout dans l’idée de la chasse aux gaspillages mesurés.
Le vertige de la démagogie
Avant de vous laisser partir en vrille selon votre propre perception du sujet, permettez-moi juste de vous proposer de nous libérer de nos à priori qui nous poussent aux procès « politiciens et doctrinaux » qui hantent nos esprits pour s’y employer:
– Économie a pour ambition cette chasse aux gaspillages : pour admettre mon propos comparez l’arrêt au stand pour changement de pneumatiques en Formule 1 entre l’époque de Fangio et celle de Hamilton. Et on en rediscute après !
– Affirmer qu’un fonctionnaire est tenté de tirer au flanc est aussi suspicieux que prétendre qu’un ouvrier est fainéant. Prétendre que ni l’un ni l’autre n’existe pas, l’est tout autant.
– Tout opérateur (salarié ou fonctionnaire) incapable de « mesurer » sa contribution effective aux résultats attendus, perd sa fierté de le faire et se démobilise.
– Tout manager (salarié ou fonctionnaire) incapable d’«assurer » les jonctions qu’il conduit pour l’obtention des résultats attendu dans le cadre de ses délégations, perd de sa crédibilité et l’autorité conférée par ses collaborateurs.
– Si le profit est l’objectif du secteur privé, la maîtrise des coûts est celui du secteur public. Les deux passent par l’installation et le respect d’un standard répétable et mesurable à l’appui du processus d’amélioration continue.
Vous avez comparé l’arrêt au stand ? L’objectif n’est pas la réduction des coûts, c’est le minimum de temps : moins de 3 secondes pour Hamilton, l’une des jonctions dans le processus « gagner la course », n’étant, lui-même, que le résultat du meilleur temps sur la distance: mesuré !
C’est quoi l’objectif de la bureaucratie ? Et donc de chacune de ses jonctions ? Fastidieux ? Alors, une maternité (ou une future maman) a moins de 20 minutes au risque de doubler la mortalité infantile (voir dans le Lot)? Au travail, Politiques, trêve de palabres pour le buzz (ce gros gaspillage à vous entendre à l’A.N.) : fixez, mesurez et corrigez !
Le vertige du silo
Vous viendrait-il à l’idée que le paysan remplisse son semoir de toutes les graines des plantes qu’il veut récolter à l’été et les sème ainsi dans tous ses champs : le blé, l’avoine, le tournesol, le lin, les betteraves et les pommes de terre mélangés ! Bonjour son problème pour récolter : pas le même jour pour chaque espèce ? Avec quelle machine ou à la main ? Trier à la récolte ou au stockage ? De la folie pure. Alors de son point de vue d’agriculteur et non plus de cueilleur, il trie le champ, trie la graine, la machine adapatée, le silo adapté.
Il en est de même, pour l’administration, un sujet, un bureau, un processus, un silo adapté. Parfait du point de vue du producteur. Mais quid du point de vue de citoyen consommateur ? Si je ne suis pas paysan, comment je sais que c’est dans tel champ, que cela s’appelle du blé, que c’est du blé qu’il faut pour espérer avoir de la farine à l’aide de quelques intermédiaires ? Et là mon circuit est court et à peu près lisible. Mais dans l’administration quand elle ne sait souvent même plus, elle-même, comment ça marche, tant les « intermédiaires » se sont greffés dans les processus avec le temps et les délégations? Ah, ce bon vieux silo, mais découpé en silopios puis en minisilopios puis en … !
Quoi, je fais un procès ? Certes, renouveler ma carte d’identité est un service qui fonctionne, je viens de renouveler la mienne obsolète. J’ai trouvé le champ « mairie » et je savais que je voulais du blé. Mais si maintenant je veux un emploi, le champ s’appelle France Emploi ou Intérim ou Indeed ou porte à porte ? Ou quel métier choisir pour quel besoin ? Ou qu’elle aide pour ma situation ? Et j’en passe.
Et si je reste là, planté sur ma tranche, SDF, précaire ou décalé, c’est vers l’État ou les associations ? Des rustines sur des jambes de bois depuis le temps ? C’est comme si toutes les branches n’étaient pas reliées au tronc de l’arbre : tu as vu ça où dans la nature ?
Le vertige de la lecture holistique
On l’aura compris, pour des raisons d’efficacité « paysanne », l’administration est organisée en silos. Avec l’IA je vais progressivement trouvé plus facilement le service que j’attends, mais elle a de très sérieux efforts à produire pour identifier les processus et points de jonction qu’elle doit produire au milieu de toutes les ramifications qui ont été installées en perdant progressivement le fil des processus et la vue d’ensemble du tronc auquel chacune d’elles se raccroche. Le responsable qualité de l‘entreprise américaine pour laquelle je travaillais en Bretagne nous avait dédouané de ce « lien organisationnel systémique » pour rédiger nos processus argumentant que le « Google interne » allait retrouver instantanément nos écrits. En quelques semaines, nous avions perdus toute la cohérence et les jonctions indispensables car le classement n’est qu’un stockage pas un processus de production ! La cartographie des processus est un outil indispensable pour un découpage judicieux, lisible et efficient. Où est celle de l’État ?
Pour les besoins de l’administration en silos, j’ai un numéro d’identification propre à chaque tronc ou bureau auquel je m’adresse : le numéro de sécurité sociale pour la santé, tronc consistant des services, le numéro de foyer fiscal non moins consistant et pour cause, le numéro de carte d’identité qui ne porte pas tout son nom puisque le fiscal a besoin de la sienne et la santé d’une autre, tout comme le citoyen que je suis est doté d’un numéro de carte d’électeur, pour ne pas mélanger celui de chacun de mes banquiers, employeurs, et autres assureurs pour une seule et même personne. Il n’y en pas de trop ? Quel est celui lié à mon « identité » unique et commune à toutes les autres qui pourraient lui être assujetties ?. Le tour de simplification est joué et je ne parle pas des économies de silos qu’elle entraîne. Le pire à mon sens c’est que quand l’objet du service (la jonction) est défini et mesurable en efficacité (conforme à l’attendu – exemple de ma maternité-), tout est aussi simple que cela. On en discute quand vous voulez ! Mais, vous avez comparé les arrêts au stand ?
En entrant par le tronc (mon identité) pas par la feuille, en définissant la carte d’identité (le service attendu), l’administration pourrait remonter dans les branches de ses silos à sa guise. Comme quoi la simplification n’est pas un problème comme un champ de blé n’est que le résultat d’une décision humaine et d’un choix d’organisation. La taille du tonneau (nombre de fonctionnaires) et le nombre de trous (quantités de gaspillages) n’est qu’un problème de priorité, pas de politique de pouvoir mais de politique de choix donc de renoncements momentanés. Facile, dès lors, d’exiger que le politique devienne un citoyen responsable de la solvabilité de ses propositions mesurées en efficacité « mesurable ».
La priorité est donc de s’en donner une : identifier tous les gaspillages pour réaliser les jonctions utiles. Puis faire les choix qui s’imposent pour ne pas dépenser plus que ce que l’on peut collecter raisonnablement pour les financer.
Quoiqu’il en coûte en est un, mais induit que ni le coffre fort ni les dettes ne suivent le cercueil… dans la vraie vie, sauf dans l’administration : Monsiur Vallimi et autres Mozarts de la Finance, que sont vos milliards projetés(promis?) devenus une fois passé les trous ?
Gérard Leidinger
Auteur de Clitoyens, prenons en main notre