Billets d'Humeur

Les brèves (pas tant que ça !) de la mouette rieuse

Être vivants et le savoir (ou le vouloir?)

A tirer sur tout ce qui bouge à faire perdurer un peu encore le monde d’avant la sentence rédemptrice de la condamnation au changement climatique, il me semble que nous risquons, une fois encore et de toute bonne foi, de rater la cible. Les réactions et les commentaires disparates et moralisateurs, pour l’essentiel, au discours engagé et au moins courageux de Vincent Lindon pour l’ouverture du festival de Cannes, en sont une illustration révélatrice et spontanée qui traduit l’impérieuse nécessité de reconsidérer non pas l’exigence de changer de cap, mais celle de lui donner du sens, celui qui a tant manqué à celui qui nous a conduit au bricolage de celui-ci et à partir de l’absence duquel, les commentaires trop hétérogènes pour être comestibles, sont encore émis.

Sobriété est une méthode pas un projet
Apparemment embarrasé des honneurs de sa présidence, antagonistes avec ses sensibilités intimes plus laborieuses, l’artiste s’est livré à un exercice touchant et explicite de faire cohabiter l’ambiguité d’un système, la puissance du véhicule et la portée du message sublimé, cette « arme d’émotion massive », dit-il, où l’on entend, pour celui qui veut, le bruit de la goutte d’eau qui tombe du dé à coudre du colibri. Peu importe, d’ailleurs, les détournements moraux et les postures cultivant inlassablement le clivage entre le Bien et le Mal, puisque ni l’un ni l‘autre n’a de « racines » identifiées, circonscrites et consensuelles pour être utiles et contributives au débat raisonnable et efficient dont on aurait besoin pour nous mener aux actes. En effet, commentateurs et réseauteurs de tous poils, dans quel monde voulez-vous vivre ? Sobriété, décroissance, changement climatique, condamnations, sont des méthodes, pertinentes à n’en pas douter, certes, mais pas un projet, comme une liste de course n’est pas un menu !
Je m’explique ces réactions par le fait que, d’une certaine manière, Vincent, schématise le monde « mental » de chacun et la représentation floue qu’il s’en fait. Il faut des mots pour structurer les interdépendances et leurs mécanismes, comme pour véhiculer les sentiments. Comment s’étonner de ne pas pouvoir avoir des idées claires, après cela, sans les « racines » ? Et comme le monde « intime » et les réactions multiples générées par les pulsions émotionelles respectives dessinent des représentations désordonnées, ils nous imposent un tri sectaire et toujours « déraciné », pour nous forger une contenance apparemment rassurante, mais sournoisement abusive, parce que lamentablement stérile.

Y a-t-il un pilote dans le cockpit ?
En prenant le large de ces représentations désordonnées mais en cherchant à en tirer leçon, il me semble pouvoir dire qu’il manque un message urgent et fondamental pour engager la nécessaire transition « industrielle et sociétale » pour être écologique : changer de pilote dans le cockpit de l’Evolution. En effet, c’est le capitaine Hasard qui nous a conduit jusqu’ici, en jouant des coudes entre la démission de portage collectif des Hommes préoccupés de leurs territoires respectifs et les lois caudines du Marché qui s’y sont installées, toutes insensibles autant qu’irrespectueuses des équilibres du Milieu. Et donc, quelque soit la qualité et la justesse du plan, la criticité et l’urgence de l’exigence ou la densité et la masse de la morale, comment reprend-on les rênes de leurs mains pour nous mener consciement et lucidement : qui et pour nous emmener vers quoi ?
Même, et surtout dirais-je, s’il faut enfin être plus sobre et plus respectueux, il n’y a toujours personne qui trace ce monde réajusté dans lequel nous souhaitons voir nos enfants pouvoir encore y vivre bien, plus raisonnablement et plus décemment, plus heureux, puisque, nous, nous nous sommes fourvoyés dans la quête du Plus au lieu de celle du Bien. Alors donc, si nous ne savons ni définir, ni convenir de cet objectif de monde réajusté que les dommages collatéraux de nos appétits inconsidérés nous imposent maintenant, aucun plan se saura configurer autre chose que ce que le capitaine Hasard et la Loi du Marché ont su nous concocter pour bricoler celui-ci.

Même une esquisse imparfaite pour démarrer
Comme je n’entend personne se lever, ni même s’en inquièter, j’ai bien peur que tout le monde leur laisse les rênes. Dans ce cas, il faut être définitivement fous pour espérer des résultats différents avec les mêmes méthodes ? Einstein nous a pourtant donné la leçon. Alors, vous les sachants de l’écologie et vous les mandatés de la gouvernance, est-ce vous qui nous l’esquissez et reprenez les rênes ou est-ce que nous devons-nous prendre en main ? Mais le problème reste entier pour démarrer : qui ? Ce qui est sûr, c’est qu’il va falloir le faire avec le courage et la conscience de changer la pensée, trop engourdie de ne pas avoir servi à veiller au cap, pire, de ne pas avoir cru bon avoir besoin de remplacer celui promis par Dieu, abandonné pour trop d’invraisemblances.
Les progrès, tant décriés, nous aurons au moins permis de rester « plus » vivants jusqu’ici et surtout de savoir à quel prix et comment le rester puisqu’ils nous montrent comment nous nous sommes fourvoyés. D’aucun m’a déjà reproché mon manque de ferveur à la nécessité et à l’exigence de ce changement de monde et de sysème. A celui-là je réponds simplement que dans tous les cas, y compris et surtout celui de la « catastrophe » avec laquelle il brandit l’urgence, s’il n’y a toujours pas de pilote avec un cap, tous les efforts seront vains parce que ceux d’une foule en panique désorientée. Le monde « intime » et les réactions multiples générées par les pulsions émotionelles dessinent déjà des représentations désordonnées : qui les coordonne pour servir quel projet de Vie convenu ?
Et même si nous ne savons pas nous projeter un monde parfait, convenons déjà consensuellement d’un décent, raisonnable et respectueux de la Vie pour la remercier de nous avoir fait savoir avec la Culture que nous sommes vivants. Nous l’améliorerons, respectueusement, en corrigeant nos fourvoiements de nantis, pas en désenchantant ceux qui se battent pour survivre. Icare en rêvait, Adler l’a fait, Solar Impulse le corrige, l’Evolution y a pris goût…
Mais qui propose un projet pour pouvoir utiliser les méthodes adaptées aux ambitions de transition et au temps disponible ? Et surtout qui prend les rênes des mains du capitaine Hasard et de son second le Marché ?

« Qaund il n’y a pas de « récit » pour organiser un groupe, l’absence de structure verbale crée une anomie . » (B. Cyrulnik).
J’en comprends, ainsi, le manque de « racines » qui nous désoriente.

Gérard Leidinger
Auteur de la Déconomocratie, monde et démocratie en crises pour citoyens en défiance

Posté le 19 mai 2022
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