Billets d'Humeur

Les brèves (pas tant que ça !) de la mouette rieuse

Information, intoxication ou consternation ?

Au nombre de morts, le pilote de la compagnie aérienne qui avait immolé son avion avec ses passagers, avait gagné sur le commando de fanatiques qui l’avait fait, lui, avec les spectateurs du Bataclan, au hasard de ses balles. Mais à l’émotion, ce fut l’inverse. Et voilà que recommence la fièvre : 40 0000 morts dans le séisme Turco-irakien d’un coté et une vedette coupable de l’irréparable de l’autre ! Bingo : l’émotion gagne une fois encore et l’indécence sur le drame. Journaliste où est ton respect des faits, toi qui revendique, justement, ta liberté d’expression ! Mais à quelles fins au juste ?

Toute mort est un drame, même si 300 est une estimation, 283 un décompte et 40 000, une projection.
Mais chaque mort, en soi, est un drame, d’abord pour celui qui meurt. Puis, pour ceux qui le perdent. Sans doute un peu ou plus pour ceux qu’il avait croisés. Pour tous les autres, une information, le cas échéant. Toute mort n’est pas un drame si on l’accepte comme la fin de toute vie. Ce sont ses circonstances qui en font sa dramaturgie ou sa banalité, mais ne peuvent justifier son trafic.

Louis n’avait rien demandé non plus !
Président dynamique du club de football du village, il nous encourage depuis le bord de la touche et je vois, depuis les buts que je garde, un attroupement se former autour de lui. Il tombe à genoux. Soutenu par les supporters, il quitte le stade. Le match, continue, presque comme si de rien n’était. Mais déconcentrés, nous avons flottés un peu jusqu’à l’attaque incisive de l’adversaire qui s’est enchainée aussitôt, lui, pas concerné : tir dévié. Je ne sais plus si nous avons gagné ou perdu, ce jour-là, mais Louis, lui, pendant ce match, a perdu sa femme et sa fille de deux ans, tuées toutes les deux par un chauffard, ivre mort qui n’a pas maîtrisé la trajectoire de sa voiture et a percuté la leur dans une effroyable collision frontale. On était venu lui annoncer. Pas un mot à la télé, pas une émotion à la radio, à peine un écho dans le Républicain Lorrain, édition locale ! Je vous en parle, parce que c’était Louis, que vous ne le connaissez pas, mais que ce jour-là, sa vie à lui a été bousculée aussi et qu’il n’avait rien demandé à personne, lui non plus, qu’à enfiler des jours heureux.

Elif dormait au bras de l’ours en peluche que son père lui avait offert quand ils ont emménagé dans l’immeuble à la construction duquel il avait participé lui-même. Fier et motivé, sachant qu’il allait pouvoir y blottir sa petite princesse et ses frères et sœurs. Il s’y était donné sans compter et profitait d’un toit si humainement gagné. Effectivement, blottie, toute la famille dort. Paisiblement. A trois heures du matin, une grande secousse, quelques secondes de vacarme et puis plus rien. Rien. Enfin, décombres, silences, et … cris. Ils sont plus de 40 000 comme eux. Ils n’avaient rien demandé, eux non plus. Mais eux c’est fini. Reste ceux qui restent, plus ou moins entiers. Ils n’avaient rien demandé, eux non plus, qu’à enfiler des jours heureux.
Images à la une dans les journaux du monde entier, secours en urgence et compassion toutes voiles dehors, statistiques, schémas et épicentres à l’appui. Et quelques miracles. Là. Une fois encore.

Mais alors, où se niche l‘indécence ?
N’entendez dans mon indécence que la dimension d’indélicatesse ou d’inconvenance qui s’y exprime, cette espèce d’irrespect que l’on peut y entendre quand on s’essaie à tirer « profit » du drame, c’est-à-dire, à exploiter son impact à des fins vénales, sordides, malveillantes ou pire, mais de toutes les manières, pour autre chose que de porter à connaissance. Et même, là, la question se pose : à quoi ça sert ? Surtout à ces doses-là !
Socrate avait bordé le processus et circonscrit ses méfaits. Mais comme toujours dans ces entendements, l’exigence qui s’y déploie décourage plus d’un à se raviser pour pouvoir espérer exister malgré tout, même, indécemment :
Un jour, une de ses connaissances vint le voir tout excitée et lui dit :
– « Socrate, sais-tu ce que je viens d’apprendre à propos de Diogène ? »
– « Un instant, répondit Socrate, avant de me raconter ça, tu dois passer un petit test. Je l’appelle le test à trois tamis. Voyons ce que tu as à me dire. Le premier test est celui de la vérité : Es-tu absolument sûr que ce que tu vas me dire est la vérité ? »
– « Non, en fait, j’en ai entendu parler. »
– « Bien, dit Socrate, tu ne sais donc pas si c’est vrai ou faux. Passons au second tamis : le tamis de la bonté. Est-ce que ce que tu vas me dire au sujet de Diogène est quelque chose de bon ? »
– « Non, pas vraiment, au contraire. »
– « Ainsi, continua Socrate, tu t’apprêtes à me dire au sujet de Diogène quelque chose qui pourrait être mauvais alors que tu ne sais même pas si c’est vrai. »
L’homme se sentit un peu embarrassé.
Socrate continua :
– « Tu peux quand même passer le test car il y a un troisième tamis, celui de l’utilité. Est-ce que ce que tu vas me dire au sujet de Diogène peut m’être utile ? »
– « Utile ? non, pas vraiment. »
– « Bien, conclut Socrate, si ce que tu veux me dire n’est ni vrai, ni bon, ni même vraiment utile, je préfère ne pas le savoir, et quant à toi, je te conseille de l’oublier… »
L’homme se trouva honteux et resta sans voix.

En quoi, le drame est-il utile au peuple parce que le fait d’un Homme « public » ? Je pense à Louis.
Journaliste, et toi l’avocat qui s’étale, réponds ! Mais toi aussi qui écoute et en nourrit l’indécence ! Voilà qui renvoie l’image de notre corruption collective et l’ambiguïté de l’opinion à qui l’on se fie pour penser.
Pendant ce temps-là, la Terre brûle ! Information ? Non ! Consternation d’ambiguïté pour essayer de se recentrer.

Gérard Leidinger

Posté le 22 février 2023
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