Billets d'Humeur
Les brèves (pas tant que ça !) de la mouette rieuse
Johnny, l’échafaudeur, fais gaffe aux dents, quoi !
Le 7 février 2007, une moise heurte une mâchoire sur le 5ème palier de l’échafaudage au carrefour dit de la Coupelle. Bilan : 2 dents cassées sur le coup, et toutes leurs collègues de la bouche sérieusement commotionnées !
Les victimes se trouvaient sur le passage de la moise alors qu’elles suivaient docilement le visage exubérant de Johnny, toutes dents dehors, concentré sur son travail, fort de son expérience dans le métier, en train de démonter l’ouvrage. Casqué, ganté, harnaché, longé (pas langé), chaussé, sécurité, Johnny s’est plaint d’un « Adrienne, j’ai mal aux dents ! » façon Rambo, qui en dit long sur la violence du choc.
A l’enterrement des deux dents, il n’y a pas eu de fleurs, juste quelques couronnes…
Le vertige de l’accident
Les premiers éléments de l’enquête montrent que la moise était ivre… de vengeance et s’est précipitée sur les victimes avec une rare férocité, comme si elle sortait de ses gonds (j’ai dit gonds pas gants, Johnny, lui aurait préféré !). Elle n’a fait aucune déclaration, restant à la disposition des enquêteurs après un bref séjour en salle de dégrisement.
Aujourd’hui, on en sait un peu plus sur son état d’ivresse car les enquêteurs ont pu reconstituer le film du drame. La moise est une vieille habituée des chantiers et a déjà roulé ses formes et ses bosses sur plus d’un plancher aux hasards de ses affectations. Harnachée, elle-aussi, de ses deux clavettes, elles nouent, ensemble, des liens très étroits avec les poteaux de rencontres et leurs coupelles. Elles affichent donc quelques heures de vol qui ne leurs préservent pas nécessairement toute leur fraîcheur, ce qui peut rendre quelques accouplements houleux. Sur ce 5ème plancher, bien avant que Johnny n’intervienne, la moise n’avait pas vraiment voulu s’accoupler à ce croisement-là: le poteau lui paraissait bien trop tordu pour faire un bon partenaire et la coupelle qui devait servir de point de pénétration à ses clavettes s’était beaucoup trop rapprochée d’elle pour pouvoir le faire avec… élégance. Alors, les monteurs contrariés de ses réticences se mirent à plusieurs pour la forcer à coups de clé, jouant tantôt sur elle, tantôt sur lui, comme s’ils voulaient bien montrer que c’était eux les … chefs.
Alors la moise a fait le gros dos, rentré ses blessures laissées par les coups, ravalé sa salive pour s’arcbouter, s’appuyant finalement comprimée entre les deux poteaux comme un ressort. Ressort : le mot est lâché. Il n’y a plus qu’à attendre son heure en macérant sa rancœur, comme l’alcool qui, progressivement, enivre le cerveau !
Ce fut Johnny, la gueule enfarinée de métier, qui libéra la cocotte en pression, à ses dépens !
En rentrant au parc, la moise fut accueillie en héroïne : elle en a eu une de ces brutes ! Elles savent, elles, que ce sont eux les vrais coupables.
En rentrant au vestiaire, Johnny s’est entendu, gratifié d’un compatissant « c’est le métier qui rentre ! ». Oui, enfariné… de métier.
– Aïe, ne me fais pas rire, Adrienne, j’ai mal aux dents, gémit-il.
Le vertige de la leçon
Au tir à la cible vivante, je me suis laissé dire qu’il y a encore quelques moises qui ont complété leur tableau de chasse depuis. Non ? Bien sûr que si. Pourquoi et comment voulez-vous que ça ne puisse plus se reproduire si vous vous contentez d’un « Johnny, fais gaffe ! » pour endiguer le massacre en laissant penser que c’est une fatalité de l’en farinage du métier ?
D’ailleurs, quand vous lui conseillez de faire gaffe, que doit-il faire exactement, Johnny pour étayer son métier et éviter l’enterrement ?
Si vous avez du mal à le formuler concrètement, dites-vous que lui, pendant le temps que vous lui dites cela, il va… le chercher aussi,… le « à quoi ? ».
Pour tout vous dire, cette petite causerie façon de chantier, je l’avais improvisée pour ma première réunion opérationnelle en arrivant comme DOHSE dans l’entreprise. Certains qui y sont encore peuvent en témoigner et Johnny, le couronné, s’y reconnaître. Je ne vous raconte pas le décalage « horaire » (je n’ai pas dit horreur du décodage!).
Ils ont, comme vous, souri un peu, mais jaune, quand on a attaqué les premiers « pourquoi » et « à quoi ? ». Mais tu n’es même pas du métier, me lança Alain, l’un des Directeurs de Région sentencieux :
– Il n’y a pas de standard dans l’échafaudage, Gérard, chez nous, c’est un mot grossier !
Je n’ai pas réagi à ce moment-là, il valait mieux les laisser mijoter (je n’ai pas dit mojito !) encore un peu dans leur métier, lui et ses collègues dont aucun n’est venu à mon aide pas même notre président d’ailleurs, assez troublés par mon « fais gaffe ! » et les ennuis managériaux à venir que leur intuition leur soufflait malicieusement. Quelques temps plus tard, j’ai eu l’occasion en tête à tête de répondre à Alain en faisant le parallèle de son expertise d’échafaudeur avec celle de conducteur de sa voiture : je lui ai demandé comment il faisait pour réussir le passage de ses virages sans dommage, alors qu’aucun n’est standard ? Je fais gaffe, m’a-t-il répondu ! Avec mon analyse, il s’est vu concrètement tout faire avant pour que ça se passe bien pendant : tu vois, Alain, tes gestes techniques pour conduire ou pour échafauder le sont, eux, standards ! Seul Pierre parmi les DR s’était alors impliqué avant de s’en aller, plus tard, aspiré à vouloir vraiment décider !
Il a fallu encore ramer pour leur faire accepter qu’ils n’avaient pas, comme beaucoup, pris la peine de simplifier leur compréhension du métier, au lieu de l’enfariner d’une fumeuse complexité pour le valoriser et en tirer vanité comme l’a fait l’échafaudeur en préservant la pénibilité que l’on avait réussi à diminuer sensiblement, mais dont il n’a pas voulu :
– Tu vas faire de notre métier un boulot de gonzesse, Gérard, m’a lancé l’un de ces… enfarinés !
Tu vois, Sylvain, c’était déjà la même histoire avec les « mêmes » causes : elles sont standards, elles aussi, et pas que chez les échafaudeurs, les calorifugeurs aussi ou tous les autres métiers d’ailleurs, tous respectivement enfarinés. L’une des clés d’amélioration que tu reprenais à ton compte, c’est mon vouloir vraiment, vraiment, vraiment…. tout faire avant pour réussir à bien passer les virages. Comme, ici pour la cocotte sous pression, c’est dire aux brutes qu’il y a des dents en jeux puisque les moises se vengent (je n’ai pas dit vendange, en respect pour les dents de Johnny !), au lieu d’enfariner le monde d’un c’est le métier qui rentre !
– Oui, Sylvain, tu as raison, ça ne le fera pas à coups de « fais gaffe » ! Le niveau d‘Excellence que tu atteins est proportionnel à la tolérance que tu accordes à ton exigence. Plus tu es hiérarchique, plus ce niveau de tolérance impacte l’Excellence de celle de tes équipes.
C’est un constat (standard): quand on rate son exigence comme on rate un virage, ça peut s’appeler certificat de décès ! (Je n’ai pas dit d’essai, dès fois, t’as pas droit au deuxième !).
Gérard Leidinger
Auteur de Clitoyens, prenons en main notre Vivre Bien