Billets d'Humeur

Les brèves (pas tant que ça !) de la mouette rieuse

Qu’OVNI soit et mal on pense

La force d’une photographie tient dans la compacité du contenu qu’elle propose avec l’unicité de son cadrage et la possibilité d’être lue par l’imagination personnelle qu’il y a dans le regard qui l’observe. Est-ce la même logique qui déclenche l’obturateur de l’artiste qui fixe l’instantané dans le cadre qu’il propose ou faut-il y comprendre un mystère de la création artistique, fruit de la rencontre entre son émotion, ce qu’il observe et ce qu’il veut en dire ? Mais, notre regard rencontre-t-il le sien pour partager la même émotion ou s’est-il enrichit ou appauvrit de notre propre interprétation de la réalité?

Ce qui est vrai pour une photographie, c’est sans doute ce qui en fait un art à part entière. La question se pose dans les observations de toutes natures que l’on peut faire et l’image que l’on s’en forge, celle avec laquelle on se détermine et que l’on ne met pas nécessairement sur une pellicule ou sur ordinateur, mais que l’on grave directement dans sa mémoire. La criticité de cette détermination et de ce que l’on fait de cette « image » sont directement liés aux conséquences de la décision que l’on va en tirer: acheter/vendre, épouser/divorcer, embaucher/licencier, prendre/laisser, choisir/ renoncer, ouvrir/fermer, apprendre/ignorer, tirer/freiner, changer/conserver… pour ne citer que les plus déterminantes avec lesquelles on se conduit sur ce chemin que l’on espère le meilleur pour se forger son histoire de vie.

 

En réalité, la préoccupation qui sous-tend le mécanisme de cette « magie » de l’enregistrement est la problématique de l’objectivité, celle qui en fait ou en défait la qualité de la restitution, des relations et des interdépendances qu’elle nous prescrit, l’intérêt ou le rejet de ce que l’on en échange dans quel but et avec qui. Quelle que soit le sujet, l’émotion que l’on y ressent devient, la plupart du temps malheureusement, le critère « objectif » du jugement que l’on en a. Alors l’image devient en soi un argument et on le met en avant pour engager les négociations. Reste alors l’impérieuse nécessité pour permettre au regard de l’autre, celui qui l’observe (souvent au travers de ce qu’on lui décrit) de rencontrer le même argument que le sien soit pour l’accepter, voire le renchérir, soit le réfuter, voire le démanteler. Avec une photographie, vous disposez au moins d’un constat factuel, reste à disposer des critères de lecture. Et quand bien même, tout dépend de ce que l’observateur veut en faire. Dans la photographie, ces critères seront quelque chose entre d’une part, la sensibilité, ce que l’on pourrait traduire par l’émotion qu’elle va susciter, d’autre part, les valeurs, le sentiment d’équité qu’elle peut perturber, ou encore la culture, c’est-à-dire les références qu’elle exige pour être comprise ou pas. Mais pas d’acte conséquent hormis l’acheter ou la vendre, aimer ou pas.

 

La criticité de la photographie d’une Entreprise, quand vous rédigez votre rapport d’audit ou quand vous restituez votre « analyse », repose sur les mêmes préoccupations que pour une photographie que vous partagez : le souci d’objectivité par les faits que vous constatez, la mesure des conséquences de la décision que vous en tirez puisqu’elle fait partie intégrante de l’audit, et le regard de « l’autre » à qui vous devez prêter le même argument pour qu’il puisse s’y déterminer selon qu’il est votre Commanditaire ou votre Sujet. La sensibilité, les valeurs et la culture, autant en convenir avant, pour ce qui doit en être exploité.

 

Le piège est de fixer l’objectif au travers d’une Vérité dogmatique qui ne peut se conclure que par un bien ou mal aussi sinistre l’un que l’autre puisque « définitifs ». Dans ce cas, le regard est donc sans issue puisque l’on ne peut y opposer qu’un autre dogme ou une autre vérité et se battre pour savoir qui a raison et qui a tort. Mais, au bout, il n’y aura jamais de gagnant.

Cependant, quand vous entrez dans l’usine et que vous observez les « rivières » qui s’y écoulent, vous pouvez ou ne pas relever un certain nombre d’objets qui flottent sur ces eaux plus ou moins tourmentées et/ou encombrées: il y a les objets « réguliers », ceux qui font le flux lui-même, étiquetés ou au moins identifiés, quantifiés et « gérés » et ceux que je nomme les OVNI, les Objets Vacants Non Identifiés, les autres. Ceux-là vous les trouvez surtout dans les coins. Tous les coins. Derrière les machines, sous les escaliers, sous les tables, adossés aux murs, aux rayons, aux corbeilles, aux autres… Souvent, quand les flux sont encombrés, on fabrique même des coins supplémentaires quand il n’y a plus assez de place dans les coins structurels. Regardez vos coins, de votre atelier, de votre bureau…

Tous ces OVNI ne sont pas des histoires que l’on se raconte, des émotions que l’on veut « montrer », mais bien des faits concrets qui eux racontent généreusement l’histoire de chaque Entreprise au travers de ces gaspillages indolores et invisibles dont ils sont le fruit : quelqu’un l’a posé là. Oh, de bonne foi, juste un moment, en attendant. Quoi ? De savoir quoi en faire, de lui trouver une place, le temps d’aller demander… Puis, pris dans le flux de la rivière, l’objet est oublié. Comme on ne sait pas vraiment, il ne manque pas vraiment, à personne. Comme ce qui se ressemble s’assemble, un autre s’est vu posé à coté, légitimement, puisque le prédécesseur est déjà là : c’est qu’il y a une raison, donc je peux. D’abord, dans le flux, on ne les voit plus, et comme ils font partis des meubles, qu’on les a «perdus», quelqu’un relance la fabrication ou, par hasard ou par chance, un autre se souvient…!

 

Le travail d’auditeur/photographe peut-être compris au travers de l’exemple de la porte entr’ouverte sur les OVNI – ne gardez que la puissance de l’image et non la connotation X-Files– : ils ne sont pas articulés autour de mystères complexes, mais sont de simples résultats d’une décision de poser l’objet-là en espérant qu’ils attendent sagement. Puis s’oublient…  En remplaçant l’émotion d’embarras dans le regard de celui à qui on les montre, par une grille de lecture (ce qu’il faut regarder), on restitue un instantané factuel donc opérationnel démontré par la simple question:

– pourquoi cet Objet (VNI) est-il là ?

– je ne sais pas, quelqu’un doit savoir !.

Terrible réponse, mais déterminante pour l’après parce qu’elle traduit le mal auquel on pense en les constatant avec la culture industrielle nécessaire dans le regard : le niveau de détail avec lequel la production est conduite n’est pas à la maille nécessaire pour les maîtriser. L’opérateur prend des initiatives (on le laisse faire, ce qui « traduit » une culture), l’encours « permet » l’OVNI, etc…  A la restitution, la réaction, souvent épidermique, que cette observation suscite, n’est qu’un problème de chiffrage, derrière l’ego: combien d’argent gaspillez-vous ? Avez-vous mal aux dents ou pas encore assez pour vous soigner ?

Bien sûr, il y a d’autres clés pour relater la photographie de l’entreprise, mais ce constat en dit long sur ce qu’il faut y impulser. Qu’OVNI soit et au mal il pense, celui qui sait.

 

  • Pourquoi éprouve-t-on de la douleur, Maître ?
  • Pour t’alerter d’un dérèglement, Disciple !
  • Alors, puisque je n’ai pas de douleurs, pourquoi je vais bien, Maître ?
  • Mais tu es malade, disciple !

 

Gérard Leidinger

Posté le 23 avril 2016
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