Billets d'Humeur

Les brèves (pas tant que ça !) de la mouette rieuse

Regarder le monde par une autre fenêtre que la sienne

Comment faire autrement que de regarder le monde depuis ma fenêtre ? Depuis que je suis né, c’est par là que je le regarde et personne ne m’a montré un autre… trou. Pas même celui d’une serrure ! Certes, sous l’emprise de quelques aphrodisiaques ou autres artifices, je le vois déformé ou augmenté, mais cela ne change pas la lorgnette par laquelle je l’observe. Le pire, c’est que longtemps, ce regard-là, c’était aussi celui que je prêtais aux autres et donc j’étais convaincu que tout le monde percevait le même monde que moi. Strictement. Mais..

La différence n’est pas une erreur, c’est la règle
A y regarder de plus près, le monde que l’on regarde c’est celui que l’on se fabrique, depuis nos premiers instants, avec l’accumulation de tous les instantanés et l’addition de tous les ajustements de toutes les perceptions provoquées par tous les hasards des sollicitations. La Vie, la nôtre, et l’expérience que l’on en tire :

– Au début, il y a notre socle :
notre héritage génétique et notre personnalité. Et lui, déjà, n’est pas « vierge ». C’est même lui qui constitue nos premiers filtres, ceux avec lesquels la perception du monde nous impacte et nous forge, celle qui constitue, justement la « fenêtre » sur l’extérieur : notre point de vue. C’est celui qui peaufine nos émotions, bonnes ou mauvaises, à partir desquelles on renforce nos convictions, nos préférences et nos intuitions, avec lesquelles, plus tard, nous faisons nos choix. C’est celui qui construit ce cocktail intime, complexe et unique pour être NOTRE monde.

– Puis il y a son enrichissement :
Même si, généralement, c’est insensiblement et presque à notre insu, notre monde évolue avec toutes les sollicitations auxquelles on s’expose et qui génèrent de nouvelles émotions sur de nouveaux prétextes, en confortent d’autres ou infléchissent les plus dubitatives de par les indécisions dans les variations du pôle de leurs impacts : positifs ou négatifs ?
Il n’y aura généralement pas de grosses variations sur les déterminants du socle, d’où les sentiments de cohérence et de permanence qui nous rassurent souvent pour nous aider à accepter nos choix. Et puis, malgré tout, ils y a ces modifications des convictions du socle plus sensibles, plus peceptibles de l’intérieur déjà, voire plus lisibles de l’extérieur suite à un accident, à une rupture profonde de l’émotion habituellement produite, à une perte de repères ou l’absence de l’un d’eux, ou encore, devant une situation inédite. L’inconfort qu’elles génèrent provoque instantanément une gène qui nous met en alerte. Et si la situation perdure et que l’inconfort grandit, la gène se transforme inévitablement en peur : donc, danger ! Alors on s’accroche à ce monde que l’on connait : le nôtre. Et « s’accrocher » signifie, concrètement, rechercher à toutes vitesses dans l’ensemble du film que l’on s’est écrit, une situation et une réaction similaire ou approchante à laquelle se reférer pour faire le choix de la réaction à ce moment là. En l’absence de référence, on gagne du temps et on gamberge…
On pourrait trouver dans ce processus, si je ne m’abuse, l’explication de la résistance au changement.

– Or, ce processus de création de son monde à soi est propre à chacun :
Les autres, tous les autres sans exception, avec le même mécanisme et les mêmes outils -voir, sentir, gouter, entendre, toucher- se fabriquent pareillement leur monde à eux. Et donc, nécessairement, il est différent du nôtre. Nécessairement.
D’abord parce que le socle n’est pas le même.
Puis, les outils peuvent être un peu différents : malheureusement pas tous à tous, pas la même acuité pour chacun, pas les mêmes impacts respectifs selon le socle.
Enfin, les hasards des vécus sont propres à chacun : pas la même maison, pas la même rue, pas le « même trottoir », pas le même village, pas la même région, pas le même pays, pas la même langue, pas le même temps, pas les mêmes sollicitations, pas les mêmes voyages, pas les mêmes rencontres, pas les mêmes centre d’intérêt, pas les mêmes apprentissages…
Comment, avec autant de matériaux et de conditions de mise en œuvre, voire de méthodes différentes, pourrait-il en être autrement que de s’être fabriqué, chacun de nous, un monde unique et propre à soi ? Aucune chance.
La différence n’est donc pas une erreur, mais la règle. Alors ?

Ne pas l’accepter, c’est cela l’erreur !
Donc, ce monde que je me suis fabriqué et à partir duquel je conduis plus ou moins consciemment ma vie, c’est le mien. Dès lors que je l’exprime aux autres, inévitablement, je prends le risque de le confronter. Alors, seulement, je prends conscience de la différence. Selon la profondeur et l’impact de la confrontation de leurs mondes à eux sur les fondements du mien ou inversement, je peux entrer en discussion, en opposition, en conflis. Alors, vouloir leur imposer le mien ou eux le leur, peut nous amener jusqu’à la guerre !
Au nom de quoi le monde de l’un serait-il mieux que celui des autres ?
Pour y répondre, il y a un préalable : accepter que la différence est normale. Ne pas l’accepter est une erreur « morale » , parce que contre nature. Est-ce qu’en expliquant le processus de création on éviterait déjà les tensions ? Il me semble que c’est un premier pas indispensable.
Puis vient le mécanisme de la conséquence de cette différence en s’interrogeant « avec lequel regarder le monde ? » pour s’expliquer le besoin de comparaison. En posant la question de la sorte, on implique, voire on exige quelque part, le changement de son monde à quelqu’un voire celui de plusieurs pour le remplacer par celui que l’on veut mettre en avant. Avec les conséquences évoquées plus haut et les résistances à combattre : autres guerres !
Et si l’on posait simplement la question différemment, en acceptant intrinsèquement la différence, qui rend caduque la question initiale. Elle devient: comment se servir des mondes de chacun pour vivre mieux ensemble ?
Instantanément, la réponse ne génère plus de conflis, si tant est qu’elle ne les mette plus en compétition mais en addition. Dit autrement, dès lors qu’elle se focalise sur ce que « ce vivre mieux ensemble» doit être et non ce sur le « comment on le fabrique » à partir des mondes de chacun, la question de problème se transforme en projecture.
La réponse potentielle, évidente dès lors, est d’une telle banalité et d’une telle puissance « historique » dans l’Humanité qu’elle s’impose de fait :
« Ne pas faire aux autres ce que tu ne veux pas que l’on te fasse. »
Et il n’est même plus besoin de Lois. La « morale » de cette phrase y suffit.

Ne changez donc rien, mais apprenez simplement l’aménité
En réalité, et si je me comprends bien, le concept de changement est un faux problème :
– D’abord parce qu’il est permanent, qu’il a son rythme et qu’il est insidieux dans notre propre fabrication de notre propre monde.
– Ensuite, parce qu’il n’est pas « moral », puisque le processus lui-même de fabrication est installé comme tel structurellement dans la Loi de l’Evolution : il est propre à chacun. Donc, comment et, surtout, pourquoi vouloir imposer mon monde à l’autre ?
– Enfin, ce n’est que par la mise en commun des objectifs de ces mondes respectifs et respectés que se sont fabriqués progressivement, les regroupements sociaux : le couple, la famille, le clan, la tribu, la ville, le service, l’entreprise, la région, le peuple, la nation, les associations, les projets….

Personne n’y a changé Son Monde, mais tout le monde y a intégré celui des autres, condition élémentaire pour que le regroupement aie du sens et fonctionne :
– On lui en a donné un de sens : on s’emmène où ? Et chaque fois que ce sens est flou ou controversé le processus se grippe.
– On s’est donné des modalités de cohabitation : respect, contribution et profit. Et chaque fois que l’une de ces trois conditions n’est pas réunie, le processus pourrit.
C’est même de la diversité de ces Mondes, de la richesse de cette diversité, que sont nés les mécanismes de création : proposer une réponse à un insatisfaction (ou un manque, ou l’idée de l’un d’eux) pour enrichir le monde de chacun. Et celles qui ont subsisté ce sont sont celles sur lesquelles l’Odyssée de l’Evolution s’est appuyée pour nous emmener jusqu’ici. Il serait vain de penser, me semble-t-il, qu’il en sera autrement quelque soit la forme du Monde tel qu’il advient.

Certes les sollicitations inédites et profondes auxquelles nous sommes confrontés depuis quelques temps et qui semblent nous forger un monde nouveau, mettent à mal nos repères et nous obligent à nous adapter. Mais en soi, rien de nouveau à l’échelle de l’Humanité, puisque l’écriture, le langage, les mathématiques, le fer, l’agriculture, l’imprimerie, l’électricité, la vapeur , l’informatique, n’ont eu de cesse de nous pousser à nous adapter. Et nous l’avons fait.
Alors, arrêtez de demander aux autres de changer et de vouloir leur imposer votre monde ! Apprenez l’aménité et ré-apprenez l’amélioration continue, celle-la même avec laquelle vous vous fabriquez continuellement, à votre fenêtre, votre propre monde unique. Et préservez le mécanisme, c’est votre seul vraie liberté perenne.
Dirigeants, pensez-y, vous qui voulez recourir au changement pour le « conduire » !

– qu’est-ce que la bienveillance, Maître ?
– c’est s’enrichir de ses différences d’avec les autres, Disciple.
– même de celles qui sont à notre avantage, Maître ?
– en faire la différence, c’est de l’arrogance, Disciple ?

Gérard Leidinger

Posté le 30 juillet 2017
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